
Dépouiller les Juifs, cest tout ensemble les humilier, les priver de toute protection en les appauvrissant ou en les réduisant à la misère et, dans le cas des banques et des banquiers, satisfaire à un fantasme aussi vieux que lantisémitisme (la supposée toute-puissance de la finance juive et les imaginaires complots tramés par ses détenteurs pour détruire les nations). Corollaire et complément des deux statuts des Juifs promulgués par Vichy, l« aryanisation » constitue en France comme ailleurs une étape nécessaire de la Shoah.
Les nazis avaient mis au point dans le Reich puis dans lAutriche de lAnschluss des procédures destinées à faire passer les entreprises juives, en particulier les banques, dans des mains « aryennes ». Dès les premiers mois de loccupation en France, les autorités allemandes, secondées à loccasion devancées par le très zélé Commissariat général aux questions juives, voulurent mettre cette expérience à profit, et il se trouva bien entendu des candidats à foison pour assurer l« administration provisoire » des biens saisis. Si lopération, en dépit de drames multiples, ne fut pas une réussite totale, cest surtout parce que les pesanteurs bureaucratiques, la division du territoire en plusieurs zones, parfois la riposte adroite de quelques victimes firent traîner certains dossiers jusquà la Libération (les restitutions, qui sont ici analysées pour la première fois, prirent elles aussi des années ).
Appuyant sa démarche sur une enquête orale étendue et surtout sur le dépouillement dinnombrables dossiers refermés depuis des décennies et dispersés au gré des circonstances et des administrations, Jean-Marc Dreyfus donne à cette question toute la place historique quelle mérite. Avec finesse et précision, il scrute aussi bien les destinées de grandes maisons devenues de véritables légendes comme Rothschild ou Lazard que celles dhumbles établissements dAlsace ou de Moselle. Il na garde doublier que derrière des noms illustres ou obscurs se dissimulent des hommes de chair et de sang : quelques privilégiés ont connu lexil, tous les autres ou presque ont subi lexclusion, certains sont entrés en résistance, beaucoup ont été déportés pour ne pas revenir. La passion antisémite ne fait pas de différence entre pauvres et riches.
Agrégé dhistoire, diplômé de lEDHEC, Jean-Marc Dreyfus a été chercheur à la Mission des travaux historiques de la Caisse des dépôts et consignations. Docteur en histoire, il a soutenu une thèse sur LAryanisation économique des banques. La confiscation des banques juives en France pendant lOccupation et leur restitution à la Libération, recherche dont est issu le présent livre.